- Devenue plus prudente, j'étais donc plus attentive à ce qui se passait autour de moi. Tout en profitant des joies qu’offrait mon Royaume, j’ouvrais grands mes yeux pour apercevoir ce que toutes ces joies pouvaient cacher. Car je sentis de plus en plus confusément que quelque chose se tramait. Radian et Aelig m’incitaient à rentrer plus tôt à la maison en prétextant qu’après l’enlèvement il fallait être prudent. Balarig s’éclipsait dès qu’il voyait Amiel et Aanor se lever de plus en plus tardivement le matin. C’était souvent moi qui finissais par préparer des bonbons de rose au miel pour le petit déjeuner !
Quelque chose se préparait, de suffisamment grave pour qu’Aanor ne veuille pas le partager avec moi. Quand j’interrogeais Aelig ou Radian, ils me répondaient simplement qu’il fallait préparer la venue d’Aekborn, lors de la prochaine transaction. J’arrêtai donc de demander des explications à mes amis, me contentant d'observer. Le soir, pensant certainement que je dormais à poings fermés, Aanor réunissait dans notre maison ses amis les plus proches, mais aussi des compagnes ou des compagnons que je ne connaissais pas.
Une nuit, entendant chuchoter dans le salon, je descendis de mon lit pour entrebâiller la porte de ma chambre. Les hôtes d’Aanor étaient si occupés à bavarder qu’ils ne remarquèrent pas le léger bruit fait par la porte en s’ouvrant. J’aperçus Aelig, Radian, Balarig, mais aussi Amiel assis à côté d’Aanor, lui prenant la main tendrement dès que son regard se voilait d’inquiétude. Il y avait un gnome aux grands airs, portant sur lui la marque des généraux, la rune de Peorth, celle de la destinée, de l’engagement de soi. Un autre nain plus jeune était assis au côté d’Aelig. Il paraissait boire les paroles d’un Elfe Doré. Son peuple dirige la majorité des Royaumes Elfes. Celui-là avait une peau d’une couleur ambre, proche du bronze. Il avait les cheveux d’un blond cuivré, des yeux noisette. Il semblait irréel et dominait le reste du groupe par sa haute et fine stature. Debout, en état de lévitation, il parlait d’une voix douce mais déterminée.
- Amghaar se joindra à vous. Il rassemblera les Elfes qui voudront bien le suivre, mais tout se passera sur notre territoire, à notre manière.
- Aurais-tu donc peur d’attraper la peste ?
Aelig s’était levé, portant la main à la hache qui pendait à sa ceinture.
- Aelig !
La voix de Balarig se fit plus cinglante que jamais et mon ami se rassit en maugréant.
- Je sais Amghaar que tu es soucieux de préserver le Royaume Elfe et que tu ne supportes les non Elfes que de très loin. Cependant, nous avons besoin d’être unis pour vaincre. Il faudra faire preuve d’un peu plus de " diplomatie ".
- Ouais, c’est ça ! De la diplomatie ! rajouta Radian, à demi-enfoui sous une cape aux reflets moirés.
L’Elfe Doré se ravisa, visiblement conscient qu’il avait heurté la sensibilité d’Aelig, en posant sa main sur son épaule droite. Il aurait certainement reculé en temps normal par défiance, mais n’eut pas le temps de faire un mouvement. L’altercation n’alla pas plus loin et Amghaar reprit.
- Nous ne voulons pas offenser les non Elfes, mais nos pouvoirs ne prennent leur ampleur que dans des lieux où ils peuvent le mieux s’exercer. Nous coopérerons avec tous, mais demandons d’œuvrer en tant que défenseurs des forêts et des bois.
- Et de tout le Royaume ! Sur qui pouvons-nous compter ?
Amiel avait ajouté la remarque avec toute la douceur dont il était capable pour ne pas froisser Amghaar, car, malgré son apparente arrogance, c’était un être sensible, capable d’altruisme.
- Les Elfes de Lune seront là, bien entendu.
Le regard d’Amghaar croisa celui, approbateur, de Balarig qui hocha la tête.
- Les Elfes Verts, leur chef Nandaro et nous-mêmes.
Balarig côtoyait souvent ces Elfes Verts, à la peau cuivrée et verdâtre. Il connaissait leur loyauté au Royaume, même si, de la lisière de leurs bois, ils étaient en contact seulement avec des rôdeurs ou des druides la plupart du temps. Nandaro, leur chef, était réputé pour sa qualité de messager fidèle. Assis sur un tabouret de bois qui se trouvait au fond de la pièce, il observait la discussion et scilla simplement des yeux lorsque Balarig se tourna vers lui en mentionnant son peuple. Je devinai à peine son visage, mais observai des traits d’une finesse presque féminine. Il portait un manteau que l’on aurait pu confondre avec une feuille, tant les fines veines qui coulaient sur l’étoffe lui donnaient un aspect vivant. Une épée d’une minceur surprenante dépassait de sa cape, ne laissant pourtant aucun doute sur les capacités combatives de son possesseur.
Au bas du tabouret attendait un objet qui me parut être déplacé à cet endroit, à ce moment : une harpe.
- Bien ! Tous les chevaliers du Royaume ont été sollicités. Les alliances étant assurées entre les différents partis concernés, nous nous réunirons dès que possible pour agir de concert lorsque le temps viendra. D’ici là, paix et prospérité à chacun d’entre vous ! Surtout, aucun mot sur notre rassemblement !
Amiel ouvrit la porte. Après avoir jeté un coup d’œil scrutateur à l’extérieur de la maison, il laissa ses amis partir aussi furtivement qu’ils étaient venus. Je refermai celle de la chambre et me glissai dans mon lit.
Il sembla à Ombeline entendre le bruit du corps léger de la Fée s’enfouissant sous les draps.
C’était un repos pour son âme. Elle ne se sentait jamais aussi bien que lorsqu’elle lisait. Des impatiences la taraudaient maintenant. Elle n’avait qu’une envie, bouger, aller de l’avant. Elle brûlait de savoir, sa grand-mère lui avait annoncé une bataille. Son vœu s’exauça, dans le confort douillet de son fauteuil de soie. Sur une page blanche, une main invisible se mit à esquisser des lettres et des dessins qui prenaient vie sous les yeux de la lectrice. Tout s’animait pour faire d’elle une spectatrice consentante.
- Mon général, les humains penseront qu’il y a une tempête extraordinaire. Tout est prêt maintenant. Des anciens forts des Fées, les Nains ont déterré les épées forgées dans l’acier sombre et taillé les pierres magiques pour alimenter les catapultes. Les fantassins sont en place, ils attendent vos ordres !
Le plus difforme des Gnomes se retourna.
- Ne faites rien pour l’instant ! Restez à l’affût, guettez le moindre écho, le moindre souffle de vent. Il faut attendre le signal des sentinelles des bois !
Le gnome était aux aguets, debout devant une vieille souche creuse, usée par le temps. A moitié enfoui sous la terre, le tronc était en fait l’entrée d’un Royaume cavernicole. Sous les galeries souterraines vibrait le son des armes que l’on rutile, des messages discrètement chuchotés. Le général entendit d’abord des sifflements. Lorsque les oiseaux se turent, il leva les yeux vers le ciel et aperçut une traînée de grêle.
- Elles sont là ! Va chercher Balarig !
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